12 janvier : se souvenir ne suffit pas, il faut réparer
Le 12 janvier 2010 reste une date de fracture dans l’histoire d’Haïti. En quelques secondes, la terre a tremblé, emportant des centaines de milliers de vies, détruisant des familles, des quartiers entiers, et bouleversant durablement le pays. Seize ans plus tard, la douleur demeure vive. Le deuil n’est pas clos. Mais la mémoire, aussi nécessaire soit-elle, ne peut être une fin en soi.
Car le séisme n’a pas seulement détruit des infrastructures. Il a révélé, avec une brutalité extrême, des fragilités structurelles anciennes : des inégalités profondes, une pauvreté chronique, des services publics inexistants et insuffisants et une exclusion persistante des populations les plus vulnérables. Le 12 janvier n’a pas créé ces injustices, il les a mises à nu.
Commémorer cette date impose donc une exigence : celle de transformer la mémoire en responsabilité.
Dans les heures et les jours qui ont suivi la catastrophe, alors que l’État était largement dépassé, la survie des communautés a reposé sur des solidarités locales, souvent portées par des femmes. Les organisations féminines et féministes ont été parmi les premières à structurer l’aide, à organiser la réponse communautaire et à maintenir le tissu social dans un contexte de chaos absolu.
Des organisations comme la Solidarité des Femmes Haïtiennes (SOFA), Kay Fanm et d’autres réseaux de femmes ont mis en place des collectes et des distributions de nourriture, de vêtements et de médicaments. Elles ont préparé et distribué des kits d’hygiène adaptés aux besoins spécifiques des femmes et des filles, intégrant des enjeux de santé reproductive trop souvent négligés dans les réponses d’urgence. Elles ont également organisé des brigades communautaires de protection pour sécuriser les zones sinistrées et les camps de déplacés.
Dans ces camps, la précarité a rapidement exposé les femmes et les filles à une recrudescence des violences sexuelles. Face à cette réalité, les féministes haïtiennes ont refusé le silence. Elles ont créé des cellules d’écoute et de soutien psychosocial pour accompagner les survivantes, documenté les cas de violences afin d’alerter les autorités et la communauté internationale, et plaidé pour des mesures concrètes de sécurité, notamment un meilleur éclairage et des patrouilles dans les sites d’hébergement temporaires.
Ce travail a été mené malgré des pertes immenses. Le mouvement féministe haïtien a été profondément marqué par le décès de figures emblématiques telles que Myriam Merlet, Magalie Marcelin et Anne-Marie Coriolan. Pourtant, loin de s’effondrer, ce mouvement a continué à porter une vision : celle d’une reconstruction qui ne soit pas uniquement matérielle, mais aussi sociale, économique et politique.
Angeline ANNESTEUS | Directrice Pays
Et pourtant, malgré cet engagement essentiel, les femmes et les organisations communautaires ont trop souvent été reléguées à la marge des processus de décision post-séisme. Cette approche reproduit des modèles d’aide descendante, peu ancrés dans les réalités locales et insuffisamment attentifs aux droits humains et à l’égalité de genre.
Seize ans plus tard, alors que le pays fait face à une crise multidimensionnelle (socio-politique, économique, humanitaire) la question demeure entière : avons-nous réellement tiré les leçons du 12 janvier ?
Nous sommes convaincus que les crises que traverse le pays ne sont pas des fatalités. Elles sont le résultat de choix politiques, économiques et sociaux. Et ce que les humains ont construit, ils peuvent le transformer.
Cela exige de replacer les droits humains au cœur de toute réponse, humanitaire comme développementale. Cela implique de reconnaître les femmes non comme de simples bénéficiaires, mais comme des actrices centrales de la résilience et du changement. Cela suppose enfin d’investir durablement dans les communautés, de renforcer l’agriculture locale, la protection sociale, l’accès à l’eau, à la santé et à l’éducation, plutôt que de multiplier des réponses ponctuelles sans vision de long terme.
Se souvenir du 12 janvier implique une responsabilité partagée. Celle de l’État haïtien, appelé à garantir les droits fondamentaux et à reconstruire la confiance. Celle des partenaires internationaux, qui doivent aligner leur soutien sur des priorités définies localement, avec cohérence et redevabilité. Celle de la société civile, qui continue, malgré les risques, à défendre la dignité humaine.
La mémoire du 12 janvier ne doit pas rester figée dans la douleur. Elle doit devenir une force pour exiger mieux. Mieux que des promesses non tenues. Mieux que des modèles de reconstruction qui reproduisent les inégalités. Mieux que l’oubli des femmes qui ont tenu le pays debout dans ses heures les plus sombres.
Honorer les victimes du séisme, seize ans après, c’est refuser l’injustice comme héritage. C’est faire le choix d’une Haïti où la dignité n’est pas négociable, où les femmes occupent la place centrale qu’elles ont toujours assumée dans les faits, et où se souvenir signifie réparer.
Se souvenir ne suffit pas. Il est temps de réparer.