"Choisir avec rigueur, protéger avec vigilance" : les coulisses du projet à Anse-à-Pitre
Anse-à-Pitre est une zone frontalière stratégique, marquée par des déportations quotidiennes en provenance de République dominicaine et une pression croissante sur des ressources déjà limitées. Dans ce contexte, la réussite d'un projet humanitaire ne tient pas seulement aux fonds mobilisés, mais à la qualité du ciblage, à la protection des bénéficiaires et à la solidité des partenariats locaux. Le projet, mis en œuvre par Actionaid Haïti en collaboration avec CROSE, s'appuie sur ces trois piliers.
Un ciblage communautaire rigoureux
Pierre Paul Edouard préside le comité de ciblage, composé de membres de la communauté eux-mêmes. "On connaît les gens et la communauté, on connaît la situation de chacun », explique-t-il. Le choix des bénéficiaires repose sur des critères précis de vulnérabilité : ... des familles monoparentales... des mères allaitantes... des personnes déplacées », ainsi que les femmes enceintes, dont « nous connaissons les conditions de vie".
La légitimité de ce comité est essentielle : "Puisque la communauté m'a choisi... cela a convaincu les gens à avoir confiance en moi." Le comité a même organisé sa propre gouvernance, en répartissant ses membres par zone (Mont-Carmel et autres sections), pour assurer une couverture équitable du territoire.
La protection au cœur du dispositif
Phana, point focal SHEA (Sexual Harassment, Exploitation and Abuse) pour la zone d'Aviation, joue un rôle de vigie essentiel. "Mon rôle est de noter tout ce à quoi les bénéficiaires font face sur le terrain, bonnes ou mauvaises", explique-t-elle.
Formée à la détection des cas d'abus et de violence, elle rappelle un principe fondamental transmis aux bénéficiaires : "L'argent qu'ils ont reçu, c'est pour leurs besoins personnels... ils ne doivent ni le partager ni régler autre chose que ce qui a rapport à leurs besoins domestiques." Une vigilance qui s'étend aussi aux personnes les plus à risque : "Je donne la priorité aux personnes à mobilités réduites."
Ce mécanisme de protection garantit que l'aide atteigne réellement les personnes visées, sans détournement ni risque d'exploitation.
Un partenariat de terrain solide : le rôle de CROSE
Moïse Dominique, technicien agricole, coordonne pour CROSE le volet agricole du projet : distribution de semences, d'outils, formations sur les bonnes pratiques agricoles et le changement climatique, mais aussi sur la gestion des déchets, -un enjeu identifié localement, les vêtements importés d'occasion ("Pèpè") obstruant les canaux d'évacuation des eaux.
Il souligne la qualité de la collaboration : " CROSE a déjà l'habitude de travailler avec ActionAid... on vient de faire une expérience du côté de Belle-Anse... on crée une symbiose pour travailler afin que le projet puisse atteindre les résultats escomptés."
Mais il alerte aussi sur les limites du dispositif actuel face à l'ampleur des besoins : "Anse-à-Pitre est une zone stratégique... on sait que de nos jours il y a beaucoup d'Haïtiens vivant en République dominicaine qui sont régulièrement déportés vers Anse-à-Pitre." D'où son appel : "Il faut un plus grand projet, allant sur une plus grande durée, afin de nous permettre de pérenniser les actions entreprises."
Figaro Fredmens, agent de santé communautaire polyvalent (ASCP), incarne ce lien constant entre l'institution et la population : "Notre mission au sein de la communauté, c'est d'amener le message d'ActionAid le plus loin, jusque-là où l'on ne l'entendait pas."
Il évoque aussi les défis structurels de la zone, notamment à Saline, où l'afflux de familles déplacées complique le repérage des bénéficiaires : "Beaucoup de familles ont quitté d'autres départements pour venir s'établir dans cette zone... les logements sont devenus chers." Une réalité qui exige, selon lui, une adaptation constante des stratégies de suivi sur le terrain.
Face à une zone frontalière sous pression constante (déportations quotidiennes, ressources limitées, vulnérabilités croissantes), ActionAid Haïti et ses partenaires appellent les bailleurs à soutenir des projets de plus grande envergure et de plus longue durée, seuls capables de consolider durablement les acquis et de répondre à l'ampleur des besoins à Anse-à-Pitre.